Modifier l’état de la conscience, voilà un plafond de verre que de nombreux cinéastes ont cherché à faire éclater depuis l’invention même du médium, son pouvoir particulier étant sans doute d’offrir une formidable « illusion du réel ».
Paradoxe, vous dites ? Peut-être moins qu’il n’y paraît. Nos fictions n’influencent t-elles pas notre réalité ?
Dans cet article, nous vous proposons d’explorer le pouvoir de créer l’illusion du réel tout comme celui d’abolir la frontière entre la réalité et l’infini des possibles offerts par un certain cinéma en particulier.
Un cinéma qui ne se contente pas de capturer des prises de vues réelles pour en retranscrire le mouvement, mais définit sa propre réalité, crée ses propres images, leur confère une vie propre. Un cinéma qui existe comme un état second de son propre médium.
Un cinéma d’animation !
Parcouru d’autant de courants et tendances que les neurones de nos cerveaux EN TRANSES, nous vous proposons d’explorer sa rencontre avec un mouvement culturel, artistique et musical en particulier : celui de la contre-culture hippie.

Le désir d’émancipation, d’ouverture à d’autres cultures, d’une compréhension renouvelée du monde via les perceptions sensorielles et les états de conscience modifiés du psychédélisme se transfusera en réciproque à son tour dans le cinéma animé, en une complicité plus ou moins discrète.
Transe, Animation et Visions psychédéliques

Fantasia (1940)
3e long-métrage des « Classique d’animation » des studios Disney, sorti à la fin de l’année 1940, il est composé comme une série de 7 séquences illustrant 8 morceaux de musique classique célèbres. Un film expérimental, sans dialogue (hormis lors des présentations) mettant au premier plan la musique et l’animation en un tour de force technique. Hélas, le film fait un flop à sa sortie initiale. Sa ressortie de 1969, en revanche, provoque un phénomène lorsque le mouvement hippie expérimente le film sous l’influence de psychotropes hallucinogènes. Un véritable revival pour l’œuvre !
En voici les segments les plus « psychés » :
Toccata et fugue en ré mineur
Illustrant le morceau éponyme (de Jean-Sébastien Bach), ce segment d’aller-retours entre paysages célestes et danse de motifs abstraits est inspiré du travail de l’artiste abstrait allemand Oskar Fischinger, dont vous pouvez admirer ici le court-métrage Optical Poem.
Casse-noisette
Cette suite féérique met en image différentes parties du ballet de Piotr Ilitch Tchaïkovski par des danses évoquant le passage des saisons. Des fées déposent la rosée du matin ; des ballets de fleurs, de champignons, de poissons rouges ou de chardons cosaques se déchaînent dans les sous-bois. Cette farandole de couleurs et de mouvements fait usage des effets de profondeurs de la caméra multiplane, renforçant l’immersion du spectateur en donnant de la profondeur à l’image.

Une nuit sur le Mont Chauve / Ave Maria
La sombre composition de Modeste Moussorgski montre le passage des ténèbres des célébrations de la Nuit des Walpurgis. Nul doute que la vision des libations infernales et cauchemardesques laissant ensuite place à l’Ave Maria de Schubert suivant une procession de flambeaux dans une forêt-cathédrale illuminée des premiers rayons du jour n’a pas dû laisser indifférents les spectateurs de l’époque du Flower Power.

Retrouvez Fantasia dans vos médiathèques !
Dumbo (1941)
Un film qu’on associe pas forcément aux Hippies. Au-delà des flashs et décors colorés du cirque, une séquence en particulier retiendra l’attention de toute personne ayant vu cette œuvre : celle des fameux éléphants roses. Une exubérance qui, selon les critiques d’alors, est « des années en avance sur son temps », une rare incursion surréaliste dans la tradition réaliste de Disney.

L’idée est simple : une légère dose d’alcool est renversée dans l’abreuvoir de Dumbo, qui entre dans une « fantaisie déjantée de dessins, espaces, couleurs, lumières et situations comiques », autant dire une authentique transe. Renvoyant à la métaphore bien connue de l’éléphant rose, relative aux hallucinations causées par l’abus d’alcool, l’expression d’origine est utilisée en cas d’hallucinose alcoolique ou de delirium tremens.
Retrouvez Dumbo dans vos médiathèques !
Alice au pays des merveilles (1951)
Même si les livres surréalistes de Lewis Carroll ont souvent été portés à l’écran, l’histoire d’Alice au pays des merveilles reste difficile à adapter car très marquée par la culture de l’humour nonsense (caractéristique de nos amis d’outre-manche). Ses jeux de mots, ses longues tirades et son histoire décousue cadrent mal avec la narration linéaire traditionnelle du cinéma.
Une vraie pléthore d’influences
Les influences du film vont des esquisses préparatoires de Mary Blair (dans son aspect graphique) à l’usage de combinaisons de couleurs peu courantes et d’un dessin assez moderne, afin de donner une sensation de folie et de loufoquerie. Alice rêve en effet d’un monde qui peut être qualifié de « dali-esque ».

L’influence de Salvador Dalí est d’ailleurs parfois évoquée, lui qui collabore avec Walt Disney à partir de 1946 avec le projet Destino (qui ne sera finalement achevé qu’en 2003) qui n’est pas sans évoquer quelques réminiscences des danses féeriques de Fantasia.
Même le romancier d’anticipation Aldous Huxley (bien connu de la Beat Generation) aurait été contacté, mais sa contribution s’en serait tenue à une unique réunion d’écriture.
Un film-culte pour les hippies !
À partir de 1971, à la surprise du studio, le film trouve un regain d’intérêt en convergence avec la culture psychédélique hippie.
Certaines scènes du film ont eu des interprétations connotées, comme la phrase « On peut apprendre plein de choses des fleurs » ou la scène de la chenille fumant le narguilé. La ressortie du film au cinéma est programmée dès le printemps 1974, un succès tardif à rapprocher de la ressortie de Fantasia en 1969, motivé par son univers graphique et sonore proche de l’influence des psychotropes hallucinogènes.
Le film est parfois considéré comme la dernière œuvre expérimentale du studio.
Retrouvez Alice au pays des merveilles dans vos médiathèques !
ellow Submarine (1968)
Le long-métrage, présenté à l’état de concept comme continuité spirituelle de la série d’animation « The Beatles », poursuit la même démarche. Sorti le 17 juillet 1968 et inspiré de la chanson éponyme des Beatles (présente au côté de 15 autres titres au long du film), il est animé avec la volonté de « pousser l’animation au-delà des limites atteintes jusque-là en matière de style et de ton ».
Yellow Submarine connaît dès sa sortie un très large succès et s’impose vite comme incontournable, tant pour son esthétique psychédélique et colorée que pour ses avancées techniques qui marqueront durablement le monde de l’animation.

L’action se déroule autour du royaume enchanté de Pepperland, un endroit merveilleux situé sous les mers, où le bonheur et la musique règnent en maîtres, du moins jusqu’à l’arrivée des méchants Blue Meanies qui dérobent toutes les couleurs et transforment les habitants en statues. Le Lord-Mayor désespéré envoie le chef d’orchestre de la fanfare chercher de l’aide à bord du fameux sous-marin jaune. Cherchant des héros capables de les sauver, il échoue à Liverpool et tombe d’abord sur un Ringo Starr déprimé, qu’il finit par convaincre de rassembler ses amis John, George et Paul qui acceptent de l’aider. Durant leur odyssée vers Pepperland, les Beatles rencontrent de nombreux obstacles et traversent de nombreux décors.
L’œuvre invite à la visite de l’univers intimiste des Beatles. John et ses machines bizarres, sa poésie exacerbée. Paul et ses grands bazars symphoniques. George et ses visions info-psychédéliques. L’invention colorée soumet le spectateur à un bombardement rétinien peu commun. Un vrai déluge visuel !
Retrouvez Yellow Submarine dans vos médiathèques !
Médiathèques de Villeurbanne lire, écouter, voir