Derrière nos masques, première vague du coronavirus, récits de soignants

samedi 20 novembre à 17h30, à la Maison du livre, de l’image et du son, projection du film de Carine Lefebvre-Quennell (Temps noir production, 2020-2021 – 62 min) suivie d’une rencontre à 18h30 avec la réalisatrice et Cindy Laurent, infirmière aux Hospices Civiles de Lyon qui a participé au film – sur inscription en suivant ce lien

De mars à juillet 2020, sept soignant.e.s filment leur travail et leurs vies bouleversées. Cette matière brute, sans filtre, prend une dimension singulière de témoignage à fleur de peau. Un récit à la fois choral et intime.

 
Le fait que des individus s’occupent d’autres, s’en soucient et ainsi veillent au fonctionnement ordinaire du monde, tout cela va de soi en temps normal, on ne le voit pas. Il y a quelque chose d’extrêmement nouveau dans le fait de prêter attention aux personnes dont on tenait pour acquis qu’elles étaient là pour servir, et dont la fonction apparaît  aujourd’hui comme centrale dans le fonctionnement de nos sociétés. 
Sandra Laugier,  philosophe

Les intentions

On en a soupé. La crise, la pandémie mondiale, le drame du  coronavirus – drame sanitaire, économique, social – l’histoire du confinement brutal, puis le lent déconfinement et l’incertitude de longue durée qui nous tombe dessus, on en a largement soupé. En me lançant dans ce film, je me suis demandé qui aurait envie d’entendre parler du coronavirus quand enfin on sortirait de ce marasme, de cette glue mortifère et liberticide, si on en sort un jour ? 

Mais une autre voix en moi, plus insistante celle-là, m’intimait d’avancer. Parce que je suis convaincue que cette histoire, c’est-à-dire les débuts – la première vague – on a besoin de la raconter, en documentant ce que nous vivons afin, ensuite, de pouvoir prendre du recul.   

Les moyens du cinéma documentaire, bien différents de ceux des médias qui couvrent « à chaud », ont tout autant besoin d’être déployés, pour se mettre au service de regards personnels et de récits élaborés dans la durée. 

J’ai choisi de le faire avec des femmes et des hommes qui ont vécu ce moment de l’Histoire dans leur pratique professionnelle et dans leur chair, celles et ceux qui incarnent, selon moi, le Soin, avec un grand S, et le Souci de l’autre, encore un grand S. Ces deux notions que le mot anglais « Care » réunit.   

Ce film est politique, puisqu’il dit et montre les manquements, l’absence d’anticipation, l’état pathétique de l’hôpital mis à mal depuis deux décennies, l’exaspération et la lassitude de ses acteurs. Pour autant, il n’a été question pour personne dans ce projet d’en faire une tribune, même si la tentation était grande. Pas de discours, pas de revendications syndicales, mais tout simplement : partager ce que l’on ressent au quotidien, ce qui se passe concrètement pour elles/eux ; une démonstration flagrante, indiscutable de ce qui est.  D’abord parce que la catastrophe actuelle produit un puissant effet de loupe, et ensuite parce que le film lui-même, en mettant en scène tous ces fragments de vie, ces paroles, se veut un récit puissant, et émouvant. 

Dans l’urgence, j’ai proposé un dispositif particulier, qui a commencé « sous confinement », et s’est imposé comme un projet au long cours, puisqu’il s’est poursuivi jusqu’à la fin du mois de juillet 2020 (où s’est conclue provisoirement cette  période exceptionnelle, avec le « Ségur ») alors que nous découvrions, ensemble, une nouvelle ère, aussi inquiétante qu’imprévisible.   

Le point de départ et le dispositif     

D’un coup, on s’est retrouvés confinés, le 14 mars 2020.

Après quelques jours de sidération, j’ai vu, comme nous tous, une chose nouvelle. Les projecteurs des médias étaient tous braqués sur les soignants, soudain devenus des héros. Bloquée chez moi, j’ai décidé de mettre en route un projet, pour leur donner la parole, être avec elles et eux, les écouter. (…) 

J’ai constitué au fil des semaines une « cohorte » d’hommes et de femmes soignant.e.s aux places et statuts variés, un peu partout en France. Danaé, étudiante en soins infirmiers et stagiaire en Ehpad, Patrick, médecin de ville à Nantes, Vanessa, aide-soignante dans un hôpital des Vosges, Marion, addictologue dans le Lot, Cindy, infirmière en service Covid aux Hospices Civils de Lyon, Jean‑Philippe, chef du service de réanimation à l’hôpital de Dieppe,  Mathieu, chef de service en psychiatrie dans le Val d’Oise. Au sein de notre équipe, certaines personnes sont confrontées directement au Covid 19, dans des services dédiés ou en Ehpad, et les autres personnes y sont confrontées autrement, en deuxième ligne, ou en troisième ligne, peu importent les lignes… Tout  le monde est impacté. 

En proposant le projet à ces soignants, j’ai décidé d’aller aussi vers des personnes qui font face aux dégâts collatéraux, qui sont confrontées aux effets du confinement sur leurs patients en psychiatrie, sur les personnes en situations précaires, et/ou souffrant d’addictions. Cette composition variée de l’équipe est un parti-pris que je revendique pleinement. 

Au fil des semaines depuis fin mars, ils/elles sont devenus les personnages et les voix d’un chœur dont j’assume la grande responsabilité d’être le chef d’orchestre. 

Ce sont les soignants eux-mêmes qui filment, documentent leur quotidien, leurs sentiments, leurs aspirations. J’ai entretenu un dialogue constant avec chacun. Chacun des soignants que j’ai « embarqués » s’est emparé à sa façon de la proposition : faire une vidéo par jour, quelques minutes de réel brut, un plan séquence de soi, de son univers professionnel ou personnel, me l’envoyer, puis tenir compte de mes réactions et suggestions pour avancer ensemble, avec ce principe  de « carte blanche » : être libre de dire et filmer ce que  l’on veut, se « dé-ligoter » autant que possible. 

Le film 

On a beau ne connaître que trop bien déjà l’histoire récente, via toutes sortes de médias, nous la redécouvrons grâce à ces voix, ces regards sensibles, dont la légitimité à raconter et à montrer est évidente. Les soignants-personnages du film dévoilent de  manière très « cash », spontanée ce qu’ils et elles vivent, pensent et voient quotidiennement. Avec colère, avec indignation, avec humour, avec bonheur parfois, avec poésie souvent… et aussi dans la réflexion, pas seulement dans l’affect.   

Le film se concentre donc sur une période bien circonscrite de notre histoire récente qui va du 22 mars à la fin du mois de juillet 2020, à l’issue du « Ségur », censé conclure ce moment d’histoire sociale pour les personnels de santé. Ce sont donc ces vidéos fabriquées au quotidien qui constituent la matière essentielle du film ; le plus souvent des paroles adressées face caméra, dans la solitude que seul l’auto-filmage permet. Mais aussi des moments de vie, le téléphone calé pour capter  une téléconsultation, une pause cigarette entre collègues devant l’hôpital, un coup de gueule dans la voiture, un moment de musique en pliant le linge… Ces plans-séquences, d’une durée variable, sont gardés le plus souvent à l’état brut, les propos sont préservés intacts, sans coupes. Les gestes d’allumer et éteindre la caméra sont souvent apparents. 

Les soignants, déjà fragilisés bien avant l’épidémie, se débrouillent, se démènent, se débattent : d’un côté, il y a l’inconcevable manque de moyens, l’incompréhension devant les décisions « d’en-haut », la panique dans les services, l’omniprésence du virus et de la mort, et de l’autre, la volonté viscérale de soigner, la conscience professionnelle, l’amour du métier, la solidarité. Carine Lefebvre-Quennell

 

Après des études de théâtre, Carine Lefebvre-Quennell est devenue assistante à la mise en scène pour le cinéma et la télévision, pendant une dizaine d’années. Puis, très attirée par le cinéma documentaire, elle a suivi la formation des Ateliers Varan à Paris et a notamment réalisé :

2020-2021, Derrière nos masques, première vague du coronavirus, récits de soignants

2020, L’armée Nue, le soin comme seule arme, lauréat de la bourse Brouillon d’un rêve de la Scam

2018-2019, Amour, sexe et vidéo

2016-2017, Green School, l’école sans murs

2013 à 2015, Syrie, Journaux intimes de la Révolution, web-documentaire coréalisé avec Caroline Donati, prix des Lecteurs de Courrier International et prix des médiathèques

2011-2012, La boucherie est à vendre, lauréat de la Bourse Brouillon d’un rêve de la Scam

2009-2011, Mère Térésa, la folie de Dieu

2008, rédactrice en chef de la série Filmeurs en Seine et de la série Caméra Perso

2006-2007, Dans la peau d’un éducateur, coréalisé avec Marianne Roussy

2006, Ça se passe en classe, série documentaire sur l’école coréalisée avec Rebecca Houzel

2004, Nuits Blanches à l’hôpital, sélection Festival du Réel 2004

2003, Pas de repos pour Granny

2001, Corps et âme, lauréat de la bourse Brouillon d’un rêve de la Scam

1999, Alzheimer, mon amour, Clé d’Argent Festival de Lorquin 98

En raison des contraintes sanitaires, les animations, ainsi que leurs conditions d’accès sont susceptibles d’être modifiées ou annulées.

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