Coup de coeur pour Tang Xiao et son enfant…

Dans la palette nuancée des noirs, des blancs et des gris de cette belle bande dessinée, l’auteur Tang Xiao, né dans la province du Sichuan, met en scène Yang Hao, petit garçon d’environ huit, neuf ou dix ans. Enfant chinois contemporain, il vit auprès d’une mère aimante, d’un père souvent absent et de ses grands-parents. Il joue au xiangqi (jeu d’échecs chinois) et au ping-pong. Il circule sur le porte-bagage des vélos de ses adultes dans le sens occidental de la lecture et il s’enrichit des liens amicaux et inamicaux qu’il tisse avec quelques camarades. Il fréquente l’école chinoise au fronton de laquelle est inscrit le programme qu’elle se fixe, pourvoir chaque élève d’« une éducation globale, en relation avec la production, au service de la modernisation socialiste, en formant des bâtisseurs et les héritiers de demain, éduqués, intellectuellement, moralement et physiquement. »

Comme tous les enfants du monde, le jeune héros du livre fait aussi l’expérience complexe de la vie qu’il démarre. Son existence n’est pas un long fleuve tranquille mais bien une mer calme secouée par les risques qu’elle contient (la mort, la déception n’épargneront pas l’enfant). Liquide tenue entre des berges ou bien haute et équipée de signalétique en bord de mer ou encore encrée sous la main qui tient la plume, la métaphore subtile de l’eau au fil de l’ouvrage circule entre les pages.

L’existence toute pleine de ces ingrédients justes et sensibles dans l’ouvrage, pourrait suffire à la belle bande dessinée qu’on a entre les mains, mais si de cette BD, le lecteur sort durablement ravi, c’est que l’ouvrage réussit en plus à nous communiquer progressivement la manière singulière que va trouver ce jeune héros d’ébranler l’expérience ordinaire de sa vie. Dès le titre, l’auteur a attribué à son enfant la bizarrerie d’un drôle d’adjectif. La traduction aura-t-elle commis une maladresse ?
L’enfant ébranlé, Tang Xiao, ed. Kana, collection Made in, 2020.

Erreur, pas du tout. Tang Xiao pourvoit dès le titre puis dès la première page, son très jeune personnage d’un goût justement pour les mots et la langue. Il ne l’affuble pas d’une erreur lexicale mais au contraire, nous offre la chance de s’arrêter avec l’enfant sur le mot. Dans cette bande dessinée, on va assister à la naissance, à l’apprivoisement puis à la maîtrise de la langue écrite par un très jeune enfant. Par la pratique répétée de la rédaction scolaire, l’enfant va apprendre devant nos yeux, à affermir l’art de combiner, choisir une langue pour dire et se dire. De cette matière phonique et sémantique, l’enfant va en faire une partenaire de vie.

Voici donc l’histoire non plus d’une enfance, n’importe laquelle mais bien plutôt l’histoire d’une enfance augmentée par les mots. Les mots vont progressivement bâtir un univers qui n’appartient qu’à l’encre et à la plume de celui qui, sur le papier, les pose si bien que par l’exercice répété de la rédaction, l’élève va lentement devenir un enfant qui écrit.

Dans le concours de rédaction auquel la maîtresse va l’inscrire, il entre dans la catégorie des grands à laquelle il n’appartient scolairement pas encore mais dont son niveau en rédaction lui donne accès.

En obéissant parfaitement aux consignes, ce petit inscrit dans un système solidement normé va développer sa singulière manière de conquérir les règles qui régissent la phrase et la vie, assez pour y puiser et le plaisir et une grande liberté.



Dans le concours, avec pour seul équipement son stylo, il va dans le temps imparti d’une heure et demi, rédiger les 600 caractères dont il sortira épuisé et grandit du deuxième prix qu’il y remporte.

Dans la matière lexicale et meuble, phonique et syntaxique de la phrase qu’il élabore, l’enfant ébranlé par la force que la langue écrite lui procure découvre qu’il peut y tracer un chemin, le sien. Il devient un être souffrant qui acquiert la capacité de le comprendre. Il devient le sujet des émotions et des sensations qui le traversent. L’enfant a trouvé ce par quoi il retrouve l’équilibre. Avec la phrase, il obéit au système parental et éducationnel de son pays et s’en autonomise également.

Ce qu’on a rarement lu dans aucun média, c’est bien justement l’écriture offerte à un personnage aussi jeune pour qu’ avec soin et avec talent, il y puise ce par quoi il devient.

Aussi jeune qu’il est, on comprend avec lui, qu’il a pour longtemps à portée de sa main, sous la plume qu’il tient avec fermeté, une langue apte à le rendre libre de tous les maux et de toutes les aliénations.

De la lecture, on en ressort rasséréné par l’enthousiasme que ce jeune enfant nous procure. Avec lui, on respire mieux de vérifier qu’il est possible d’user de sa langue non pas comme d’un véhicule ordinaire inerte mais bien comme d’une matière assez puissante pour maçonner à partir d’elle un univers dans lequel on devient l’ouvrier expert de l’expression qu’on en tire et de l’équilibre salutaire qu’on y trouve.

Plus courageusement et mieux armé, avec l’enfant ébranlé, on peut dans la vie, mieux retourner !
Pour tous, à partir de 8-9-10 ans…
AR

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samedi 25 septembre - 16h - Maison du livre, de l'image et du son - lecture musicale d’après des nouvelles de Guy de Maupassant par la compagnie Leïla Soleil - sur inscription