L’art du langage dans le roman

La littérature est faite de langues. C’est le territoire favori de l’écrit, le territoire privilégié des mots qui agencés entre eux, donnent corps à un texte. Les langues sont la condition d’existence de la littérature et des nombreux romans qui la constituent.

Aussi, il n’est pas surprenant que le langage puisse être une source d’inspiration ou de questionnement pour les auteurs. Il faut indubitablement un certain talent linguistique pour écrire. Mieux que quiconque, l’écrivain sait manier les mots et manœuvrer les expressions.

En résonnance au cycle « Les mots d’où ? », nous avons effectué une sélection non exhaustive de romans qui traitent du langage ou qui présentent des réflexions en rapport avec l’univers des langues.

La septième fonction du langage de Laurent Binet, Grasset, prix interallié 2015.

Polar sémiologique et sérieux ou roman pop et loufoque, Laurent Binet embarque son lecteur dans les méandres intellectuels et littéraires de la vie parisienne. Sans omettre de divertir le lecteur, ce roman questionne habilement le pouvoir du langage.

Le linguiste était presque parfait de David Carkeet, Monsieur Toussaint Louverture, 2013

Publié en 1980 aux États-Unis, ce vrai-faux polar est également truculent. Sous l’apparence d’une intrigue policière, ce livre nous plonge dans le monde universitaire des linguistes qui étudient la langue des bébés. Que l’un d’eux se fasse assassiner, et le rapprochement est fait pour souligner que le langage n’est pas sans danger.  

Babel 17 de Samuel R. Delany, prix Nebula du meilleur roman 1966

L’auteur de science fiction américaine discerne également les risques du langage quand celui-ci devient une arme absolue. On sait peu de chose de Babel 17, hormis qu’il s’agit d’un langage qui transforme ceux qui ne connaissent que lui en combattants redoutables et ne s’embarrassant guère de loyauté ni de scrupules. Mêlant habilement réflexion, action et divertissement, Babel 17 permettra sans aucun doute au lecteur d’appréhender le côté obscur et rusé du langage.

Le  pouvoir et/ou les risques du langage se retrouvent dans d’autres œuvres de science fiction et/ou de fantasy. L’exemple le plus emblématique demeure 1984 de Georges Orwell (1949, retraduit en 2018).

Avec l’auteur britannique, le langage devient la clé du pouvoir. Dans une société où la pensée critique est annihilée, Orwell a eu la brillante idée de créer une langue, la Novlangue (ou le Néoparler dans la nouvelle traduction de 2018) qui réduise au minimum l’esprit critique des populations. Basée sur le principe de la réduction des mots, cette langue permet ainsi de restreindre les limites de la pensée et d’éviter tout esprit critique.

Autre exemple phare avec Le Seigneur des anneaux de l’écrivain J.R.R. Tolkien (traduit et publié en 1972-1973). Philologue accompli, l’auteur affirma n’avoir écrit Le Seigneur des anneaux que pour trouver un cadre où placer une formule de politesse elfique qu’il avait inventée. C’est tout naturellement que son œuvre regorge de langues et écritures imaginaires de sa propre composition. Ces langues fictives à l’instar du sindarin, servent d’impulsion à l’élaboration de l’univers fictif de la Terre du Milieu, tout en étant un moyen d’en conférer une profondeur accrue.

Suivant ce sens où chaque langue porte en elle une culture et une vision du monde, les écrivains savent se servir du pouvoir linguistique comme vecteur d’appréhension du monde. Les exemples foisonnent pour illustrer cette force. Nous ne retiendrons quelques livres coups de cœur dont la lecture nous a particulièrement marquée.

Gabacho dAura Xilonen, Liana Lévi (2017)

Gabacho conte l’histoire de Librio, un jeune mexicain sans papier qui n’aspire qu’à trouver sa place dans l’Eden américain. L’auteure use d’une écriture mordante, semée de jurons et/ou de mots inventés pour raconter la survie, la rage du narrateur. Un roman comme on n’en lit pas souvent portée par une langue furieuse, terriblement explosive.

Le temps des hyènes de Carlo Lucarelli, Métailié (2018)

Avec ce polar à part, l’auteur nous immerge dans la colonie italienne d’Érythrée du XIXe siècle. Grâce à l’usage d’une langue singulière, des dialogues qui mêlent traduction française, italien et tigrigna, la langue locale, le lecteur est totalement dépaysé. Par la seule force de son écriture, l’auteur nous offre une intrigue captivante tout en dénonçant les atrocités et l’horreur des colonisations passées.

Le démon de la colline aux loups de Dimitri Rouchon-Borie, Le tripode (2021)

Dès les premières lignes, on est saisi par le phrasé, on entre dans un autre monde. Afin d’être au plus près de son personnage, l’auteur utilise un langage. Il emploie des mots qui font pas toujours partie du langage courant, sans ponctuation car Duke, le narrateur, ne connaît pas la nuance, le rythme, les filtres, les « finesses » de la langue française. Avec beaucoup de justesse et la langue comme rédemption, l’auteur fait entendre dans ce roman la voix cassée d’une victime devenue bourreau. Un roman qui marque profondément.

Paname Underground de Zarca, Ed. Goutte d’or (2017)

Porté par un style oral, Panama Underground se présente comme un vrai-faux guide des bas-fonds de la capitale. L’auteur nous livre les codes et les clés de ce monde à part grâce à une écriture tissée de dialectes, d’argots et de verlan. Au fil de ses déambulations, quartiers par quartiers, Zarca parle du Paris du sexe, du Paris des migrants, du Paris de la drogue, du Paris des fachos, du Paris de la nuit, du Paris qui fait peur…. Bref, l’appréhension de ce côté obscur de la capitale passe incontestablement par des codes linguistiques bien spécifiques.

L’écrivain maîtrise l’art des mots et de la syntaxe pour faire partager un monde plus ou moins subjectif, ou une culture aux frontières plus ou moins lointaines. Mais ce partage ne peut être total sans le rôle fondamental du traducteur.

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