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Le trio jazz, piano/basse/batterie

Aux débuts de l’histoire du jazz, piano, basse et batterie font partie de la section rythmique de l’orchestre. Duke Ellington, Fats Waller ou Earl Hines, malgré toutes leurs qualités de pianiste improvisateur se produisent alors en orchestre traditionnel ou bien en solo, Ellington abandonnant même le piano pour se consacrer à la direction.

En 1937, Nat King Cole est le premier à créer un trio avec piano mais accompagné d’une guitare et d’une  contrebasse, succédant à Teddy Wilson, Benny Goodman (clarinette et leader) et Gene Krupa (batterie) mais pour une expérimentation autour d’un essai que nous pourrions nommer « Jazz de Chambre ».

Le premier enregistrement à marquer le genre et l’histoire est celui du trio d’Erroll Garner, Concert by the sea, enregistré en public (1955) à Carmel, Californie, de piètre qualité sonore mais qui restera longtemps la plus grosse vente de disques de jazz. Deux ans auparavant, Bud Powell enregistre au Club new-yorkais Birdland une série de concerts en trio avec la crème du bebop tels Charles Mingus et Oscar Pettiford (contrebasses) ou Roy Haynes et Art Taylor (batteries). Toujours dans les années 50, on trouve les enregistrements pour RCA de Barbara Carroll, pianiste finalement mal connue et identifiée comme chanteuse – ce qu’elle était aussi à l’occasion – dans un beau coffret regroupant les années 51 à 56. Mal Waldron a 22 ans quand il est choisi par Billie Holiday comme accompagnateur, il monte plusieurs orchestres qu’il dirige au Five Spot dans le  Manhattan si cher à Woody Allen. Le label Fresh Sound regroupe trois sessions d’enregistrement de ses expériences en trio.

1960 marque la naissance du nouveau trio de Bill Evans dans lequel le pianiste retrouve Paul Motian et intègre le jeune contrebassiste Scott LaFaro promis à une carrière de virtuose, réinventant l’instrument,  son utilisation mélodique et sa place au sein de l’orchestre. Hélas, sa mort précipitée dix-huit mois plus tard laisse ce doute permanent : jusqu’où aurait-il pu porter cette musicalité hors du commun qu’il possédait déjà à son âge… Le 25 juin 1961, le trio enregistre Waltz for Debby pour Riverside au Village Vanguard : les pièces retenues par le producteur Orrin Keepnews mettent en valeur le jeu empli de lyrisme du contrebassiste décédé quelques jours après l’enregistrement.

Oscar Peterson joue lui en trio depuis ses dix-neuf ans dans la formule chère à Nathaniel Cole mais à la fin des années 50 il préfère la batterie à la guitare. En 1964, à la demande de Norman Granz, fondateur du label Verve, il entre en studio avec son complice Ray Brown (contrebasse) et Ed Thigpen (batterie) pour les sessions qui donneront We get requests. Côté français, Martial Solal, adoubé par tous les musiciens américains passés par l’Europe qui ont rencontré ce « virtuose étonnamment expert » dont « l’imagination est d’une richesse éclatante » comme l’écrit le Time, sera invité au Festival de Newport et jouera avec la rythmique de Bill Evans, pour l’enregistrement de son premier disque américain, alors que dans le sixième arrondissement de Paris, au Club Saint-Germain, en septembre 1960 se forme une véritable entité, sans leader, une « alliance incongrue entre la simple dextérité et le pur merveilleux » (Alain Gerber). Daniel Humair (batterie), René Urtreger (piano) et Pierre Michelot (contrebasse) nomment leur trio HUM, des trois initiales des protagonistes, et « décident » de ne se voir que tous les vingt ans… En 1979, ils se retrouveront au Musée d’Art Moderne de Paris pour un enregistrement pour le label Carlyne Music et enfin en 1999, Philippe Ghielmetti, créateur du label Sketch, les réunit à nouveau et produit un coffret regroupant les trois sessions pour un voyage dans le temps. Une quatrième rencontre l’an prochain ?

Tant de trios et de pianistes incontournables ces années-là : Chick Corea et son indispensable Now he sings, now he sobs avec Miroslav Vitous et Roy Haynes ou encore Mc Coy Tyner pour son premier trio chez Impulse accompagné de Art Davis et Elvin Jones. Mais comment passer à côté du fameux « Money Jungle » du trio de légende, à savoir Duke Ellington, Charles Mingus et Max Roach produit par Michael Cuscuna en 1962 pour le label Blue Note ? Malgré les egos urdimensionnés des protagonistes, et la légende affirmant que le contrebassiste aurait exigé le départ de Max Roach, le résultat est  un véritable enchantement, comportant des relectures uniques de quelques grands standards.

Les décennies suivantes engendreront également leur lot de réussites avec des trios inspirés portés par des pianistes de grand renom comme Thelonious Monk, Mary Lou Williams, Kenny Barron, Hank Jones, Ahmad Jamal et tant d’autres… Mais le trio avec piano n’est pas forcément créé à l’initiative du pianiste, comme le prouve Tales of another de Gary Peacock qui réunit, autour du contrebassiste, Keith Jarrett et Jack DeJohnette. Il donnera pourtant naissance quelques mois plus tard au Keith Jarrett Trio !

Charlie Haden est devenu très rapidement un leader engagé sur la scène jazz et en cet été 1989, le Festival de Montréal lui laisse carte blanche pour plusieurs soirées, toutes enregistrées. Il réunit le soir du premier juillet la pianiste Geri Allen et Paul Motian. En France, l’exemple de Jean-Philippe Viret, contrebassiste et compositeur, est intéressant à retenir de par ses diverses expériences s’éloignant volontiers du jazz pour aller vers la musique composée, qui permet aussi d’écouter le pianiste Edouard Ferlet.

Les batteurs aiment cette formule du trio qui offre tant de possibilités, de liberté : Tony Williams, celui-là même qui séduisit Miles Davis alors qu’il n’avait que 17 ans pour intégrer son second quintette, rend la pareille à deux jeunes musiciens en devenir, Mulgrew Miller et Ira Coleman, pour monter son trio en 1996 pour Columbia. Citons encore le batteur Georges Paczynski qui compose l’album Le but, c’est le chemin,  jouant lui-même la partie de piano du titre éponyme.

Le jazz donne l’occasion aux musiciens de faire des clins d’œil aux anciens, de citer des phrases de thèmes écrits par d’autres dans leur propres improvisations. Parfois le propos est clairement affiché, comme lorsque le trio de Matthew Shipp  intitule son disque To Duke. Mais l’hommage n’est pas forcément lié au jazz et le trio Tethered Moon en est la preuve, reprenant des Chansons d’Edith Piaf. Habitué à cet exercice, il produira ensuite un disque ne contenant que des thèmes de Kurt Weill.

Quant au trio, d’une complicité absolue et définitive, Kühn – Humair – Jenny-Clark, il reprend pour son avant dernier album les thèmes de L’opéra de quat’sous  en 1996. Leur dernier disque sort en 1999 quelques mois avant la mort du contrebassiste. Kühn et Humair se font la promesse de ne plus jamais jouer en trio piano, basse, batterie…

Les origines peuvent également jouer un rôle aux niveaux des rythmes ou des harmonies : le jazz afro-cubain de Gonzalo Rubalcaba et de Michel Camilo, les rythmes caribéens du Monty Alexander Trio enregistré au Festival de Montreux en 1977 ou plus près de nous, les  influences antillaises des trios de Grégory Privat et Alain Jean-Marie. Les « musiques actuelles » entrent elles en résonance de par l’utilisation de la basse électrique (Jean-Pierre Como), des synthétiseurs (la très plébiscitée Hiromi), ou encore au travers d’un trio très original, E.S.T., qui utilise autant l’électronique que la musique répétitive de la musique contemporaine savante.

La musique improvisée s’est également emparée de la formule : quelques exemples à découvrir avec le trio de la pianiste Eve Risser, accompagnée de Benjamin Dubosc et Edward Perraud pour deux pièces d’une musique tellurique, ou encore celui du pianiste espagnol Agusti Fernandez et ses deux compagnons habitués du style que sont Barry Guy et Ramon Lopez. Enfin, le Free Jazz est bien présent dans cette sélection au travers de son représentant historique Cecil Taylor.

Impossible d’oublier les deux trios contemporains majeurs : celui de Brad Mehldau qui signe en compagnie de Larry Grenadier et Jorge Rossy, de 1996 à 2001, The art of the trio (tout est dit dans le titre et en 7 CD), jouant ses compositions, mais aussi des standards et des chansons, d’une grande classe ;  et celui de Keith Jarrett, évoqué plus haut, avec un disque magnifique d’improvisations envoutantes, Changeless, et l’enregistrement complet de trois sets au Blue Note, en juin 1994, où le trio voyage sans entrave sur les plus beaux standards.

Pour finir, il faut insister sur trois jeunes trios, tout d’abord celui de Kjetil Mulelid qui sort son premier disque chez l’ambitieux label norvégien Rune Grammofon. Toujours en Norvège, un trio du contrebassiste Mats Eilertsen d’une grande sensibilité musicale enregistré pour le label non moins aventureux Hubro. Enfin, sur le label munichois E.C.M., habitué à la formule du trio et s’appuyant sur une qualité de prise de son parfaitement identifiable, le pianiste suisse Colin Vallon en compagnie de Patrice Moret et de Julian Sartorius publie un album où la poésie, alliée quelques fois à la mélancolie, s’impose comme la plus belle des maîtresses de la musique.

 

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