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Du documentaire à l’expérimental : sélection de paysages sonores

A l’écoute du monde, les créateurs de Paysages Sonores (soundtrackers) ont choisi de donner à entendre la musique la plus belle qui soit : celle de la nature qui peu à peu intègre et se réconcilie avec les environnements urbains.

Ces CD, vous les avez tous vu un jour, perdus au fin fond d’un bac musical. Concerts de singes et de batraciens dans une clairière du Venezuela, symphonie ornithologique d’une forêt canadienne, atmosphères dépaysantes d’une plage du Pacifique et autres vacarmes bruissants de la forêt amazonienne. Ces nature recordings, ou tout simplement, « paysages sonores » (soundscape), ont connu différentes vagues de succès et de mésestime.

Derrière une cohorte de médiocres disques « de relaxation », se cache une véritable scène musicale, avec ses labels, ses réseaux et ses artistes. Tous ont en commun d’être à l’écoute de notre planète et d’utiliser comme matière première la richesse infinie des sons de la nature.

Une histoire malmenée par l’économiePaysage sonore Disque de Irving Solomon Teibel

L’histoire du paysage sonore ne date pourtant pas d’hier. Entre 1910 et 1950, des pionniers, tels que Carl Weismann, témoignent, à l’aide de leurs enregistrements, de la richesse et de la beauté de la faune ornithologique. Mais c’est à partir de 1970 que cette discipline se développe, notamment avec la sortie de la série d’albums vinyles Environments, conçus par Irving Solomon Teibel, qui fait découvrir au monde la richesse du son des océans et des événements climatiques. Un an plus tard, le genre connaîtra son hit planétaire avec les fameux chants des baleines (« Songs of the Humpback Whale ») enregistrés par le Dr Roger Payne, qui parviendra à vendre plus de 200 000 exemplaires de son album. Dans les années 70, ce sont surtout les canadiens qui, sous l’impulsion des écrits de R. Murray Schafer, le premier compositeur qui aurait conceptualisé la notion de « paysage sonore » vont fonder une discipline à la fois artistique et scientifique : « l’écologie acoustique ».

Entre 1981 et 1994, le genre va s’établir durablement auprès du grand public grâce à différents succès commerciaux, telles que les Solitudes de Dan Gibson. Hélas, au début des années 90, c’est l’industrie du new age et la rapacité de labels peu scrupuleux, qui sonneront le glas des paysages sonores. Les bacs sont alors envahis de CD à prix cassés, aux mauvaises prises de son et aux compositions racoleuses façon flûte de pan. Ce n’est finalement qu’il y a quelques années, après l’effondrement de ce marché, que nos explorateurs connaîtront un nouvel intérêt de la part du public: ilsparviendront à développer des approches personnelles en mêlant une grande diversité de sources sonores et en intégrant une réflexion originale de la source et de la composition sonore.

Développement des approches du paysage sonore

Chez les puristes, on préfère une approche documentaire, quasi-photographique du genre, sans le moindre travail de studio supplémentaire. Chez d’autres, on privilégie une approche constructive, en tentant de combiner et de mixer divers prises, tout en restant fidèle à l’esprit des lieux. D’autres enfin adoptent un point de vue musical radicalement différent : tout en respectant la richesse du matériau original, certains artistes multiplient les sources sonores afin de proposer des paysages sonores imaginaires, sortis de leurs ressentis et pulsions musicales.

Car on parle bien ici d’art, et non seulement de science ou de bioacoustique (l’étude de la communication sonore animale). Même si les créateurs de paysages sonores sont généralement des défenseurs des espaces naturels, leur propos ne se résument pas à l’apologie de la vie naturelle et sauvage. C’est bien à une pédagogie de l’écoute qu’ils nous invitent, à une véritable expérience sensorielle. Peu à peu, ces créateurs se sont ainsi rapprochés des conceptions de la musique concrète, souvent très influencés par les théories des musiciens Pierre Schaeffer et Pierre Henry.

Découvrez une sélection de disques qui illustre cette grande diversité d’approches.
Sélection réalisée dans le cadre des rêveries sonores: écoutes musicales dans le noir organisée par la médiathèque du Rize.

Forêts et lacs américains, 1989, Sittelle, Jean C. RochéPaysages sonores Lacs et Forêts Américain de Jean-Claude Roché

Ornithologue et bioacousticien, Jean-Claude Roché est représentatif des créateurs sonores privilégiant une approche documentaire (il a publié un Guide sonore des oiseaux de France). Pourtant, comme il le dit lui-même « je ne suis pas un scientifique. Ce qui me passionne, ce sont les vibrations sonores. Je suis sensible aux oiseaux grâce à la musique qu’ils produisent. Mais au fond, c’est l’art qui m’intéresse. On intervient toujours quelque part, ne serait-ce qu’au niveau du choix des sons que l’on va enregistrer. « 

Rainforest Soundwalks, vol. Ambiences of Bosavi, Papua New Guinea, 1991, Rykodisc, Steven FeldPochette disque Rainforest Soundwalks de Steven FELD

Très respectuauex de la source première de ses enregistrements, Steven Feld est adepte de la composition à partir de ces enregistrement. Attaché à l’idée de mouvement, il compose des « ballades sonores » à partir de pistes enregistrées à différents endroits. On est ici à mi-chemin entre le documentaire et la composition electro-acoustique.

Wind [paysage sonore pochette disque Wind de Francisco LopezPatagonia ], 2005, and/OAR, Francisco Lopez

Emblématique d’une transition dans l’univers de la captation sonore, Francisco Lopez s’est rapidement tourné vers une liberté totale de composition à partir d’enregistrements de sons réels. Il publie un texte en 1998 « Schizophonia vs. l’objet sonore : le paysage sonore et la liberté artistique » dans lequel il explique que ses collectes de sons se font de façon non hiérarchique, intègrent les sons urbains (de la forêt vierge aux sous-sols new yorkais, en passant par le sampling de morceaux de heavy metal), et lui font tourner le dos aux conceptions « nature contre civilisation » véhiculées par l’écologie sonore.

Number One, 2005, Touch, KK. Null, Chris Watson et Z‘evPaysage sonore pochette Number One KK Null Chris Watson Z'EV

Ces trois artistes majeurs de scènes musicales électroniques ont créé un disque à l’image de la création d’une pièce de théâtre No (théâtre japonais traditionnel). Les premiers sons sont des personnages qui interagissent dans des scènes symbolisées par des paysages sonores. Chris Watson, membre fondateur du groupe Cabaret Voltaire et adepte du field recording (enregistrement de terrain, quel que soit le terrain, ville ou nature) est un spécialiste de la composition mélant sons demilieux naturels et sons industriels.

Electronic GPaysage sonore pochette Electronic Garden de Scannerarden, 2014, BineMusic, Scanner (Robin Rimbaud)

Robin Rimbaud se définit lui-même comme un « plasticien sonore »: à l’image d’un arstiste de la matière, il considère les productions de la nature mais aussi des sociétés comme des sources intarissables de créations originales. Son procédé réside dans l’utilisation d’un scanner au moyen duquel il pirate des conversations téléphoniques qu’il utilise comme matière première sonore pour créer des paysages sonores oniriques, apaisants et hypnotiques.

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